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Alors que le taux de change du dollar recule sensiblement sur le marché congolais, les prix des biens et services, eux, ne suivent pas la même trajectoire.
Face à cette situation, beaucoup de Kinois s’interrogent : pourquoi les prix ne baissent-ils pas dans les marchés et supermarchés de la capitale ?
Ce paradoxe apparent trouve pourtant une explication logique, ancrée dans la réalité économique et dans un principe fondamental de gestion : la prudence.
En économie comme en comptabilité, le principe de prudence recommande de ne pas anticiper des gains incertains et de se préparer aux pertes éventuelles. C’est exactement ce que font aujourd’hui les commerçants de Kinshasa. Ayant souvent connu des fluctuations brutales du taux de change, ils préfèrent observer la situation avant d’agir. Pour eux, il ne s’agit pas d’un refus de suivre la tendance, mais d’un réflexe de survie économique.
« On nous dit que le dollar a baissé, mais au marché tout coûte encore cher ! » se plaint Mireille, une ménagère rencontrée à Gambela.
« Même les produits de base n’ont pas bougé. On dirait que la baisse du dollar ne nous concerne jamais. Nous vivons toujours la même galère. »
Son cri du cœur reflète la frustration d’une population qui espérait un soulagement immédiat dans son panier de la ménagère.
Pourtant, du côté des commerçants, la lecture est différente. Les produits exposés sur les étalages ont été importés ou achetés à une période où le dollar était encore élevé. Les coûts d’achat, de transport, de douane et de stockage ont été calculés sur la base de l’ancien taux. Baisser les prix immédiatement reviendrait donc à vendre à perte.
« Les gens croient qu’on fait exprès de ne pas baisser, mais ce n’est pas vrai, » explique Patrick, un grossiste du marché de Matete.
« Nos stocks actuels ont été achetés quand le dollar était haut. Si je réduis les prix maintenant, je perds. J’attends de finir mes anciens stocks avant d’ajuster. Et puis, qui nous dit que le taux ne va pas remonter demain ? »
Son raisonnement traduit une approche réaliste, dictée par la prudence et la méfiance envers les variations rapides du marché.
À cela s’ajoute un manque de confiance dans la durabilité de la baisse. Les acteurs économiques savent que les interventions de la Banque Centrale du Congo peuvent stabiliser temporairement la monnaie, mais que cette stabilité ne sera durable que si elle s’accompagne de réformes structurelles : relance de la production locale, maîtrise des importations, discipline budgétaire et cohérence de la politique monétaire. En attendant, la prudence reste la règle.
Rodrigue KASINDE, économiste et coach en entrepreneuriat apporte un éclairage plus global :
« La réaction des commerçants n’est pas irrationnelle. Dans un marché aussi volatil que celui de la RDC, la prudence devient une stratégie de survie. La baisse du dollar ne suffit pas à elle seule à entraîner une baisse des prix ; il faut d’abord une confiance durable dans la stabilité macroéconomique. »
Il ajoute :
« Tant que les acteurs du marché percevront la baisse du taux comme conjoncturelle, ils resteront prudents. La confiance, et non la simple variation du taux, est la véritable clé de la baisse des prix. »
Un autre facteur, souvent négligé, réside dans la lenteur de transmission de l’information économique. Le consommateur entend dire que le dollar a baissé et s’attend à un effet immédiat. Le commerçant, lui, raisonne sur la base de ses factures, de ses marges, et des coûts réels qu’il supporte : loyers, électricité, transport, fiscalité, main-d’œuvre. Tous ces paramètres demeurent stables, voire augmentent.
Ainsi, l’ajustement des prix ne peut pas être instantané. Il suit un processus graduel, dépendant de la rotation des stocks et de la stabilité du marché. En somme, les commerçants ne refusent pas d’accompagner la baisse du dollar ; ils attendent simplement que celle-ci prouve qu’elle n’est pas passagère.
La véritable question n’est donc pas de savoir pourquoi les prix ne baissent pas, mais quand les acteurs du marché auront confiance que la stabilité du franc congolais est réelle. Car la confiance, bien plus que le taux de change lui-même, demeure la clé d’une baisse durable des prix à Kinshasa.
Arielle BWINJA




